REGARDS PAR-DESSUS LA FRONTIÈRE  
 

Joëlle Kuntz

Joëlle Kuntz vit à Carouge, elle est journaliste. Editorialiste au Temps, à Genève, elle a mené sa carrière professionnelle entre ses deux pays, la France (Le Quotidien de Paris, Le Matin de Paris) et la Suisse. Elle a publié Les Fusils et les urnes : le Portugal d'aujourd'hui, édité chez Denoël, et L'Agrandissement : divertimento, édité chez B. Campiche.

Les citations présentées à l'occasion de l'exposition Flux proviennent de son ouvrage Adieu à Terminus consacré aux questions de frontières. Elle parle de son expérience des frontières, celles qu'elle a traversées ou auxquelles elle s'est confrontée avec les mots. Elle invite le lecteur à considérer la frontière comme une limite, la marque d'une volonté ou d'une réalité que la nature de l'homme tente toujours de franchir. Surtout, elle affirme que ces coutures ne valent pas de nouveaux conflits.


Joëlle Kuntz, Adieu à Terminus

(…) On voit bien, dans ces zones-là où les nations se touchent, l'oscillation de leurs ambitions – ou de leurs moyens. Ce sont les normes, les règles, les taxes, les coûts du travail et du sol qui concrétisent les frontières. Les populations, de part et d'autre, calculent et traversent selon leurs intérêts. Quand les décisions politiques de deux Etats voisins s'harmonisent pour faciliter les échanges, et privatisent à tout-va, la frontière n'est plus qu'une question de coûts et de prix, taxes comprises. À moins d'une crise où les valeurs à nouveau départagent, elle est à discrétion, chacun la consomme comme il veut. Un changement du cours de l'euro par rapport au franc suisse et ce sont des dizaines de maisons qui se vendent ou s'achètent de chaque côté; une baisse de l'impôt ici par rapport à là et de nouveaux destins qui se tissent par un investissement, une délocalisation, un déménagement.

Joëlle Kuntz, Adieu à Terminus


Voisinage, le « nous » et « les autres »

(…) La frontière met en scène le couple « nous » et « les autres », constitutif de l'expérience humaine. Ce qui change, c'est le contenu du « nous »: un peuple, plusieurs ensemble, associés librement ou sous la contrainte, cela dépend. La ligne de démarcation ne veut rien dire, c'est de la cartographie, du tracé vide de sens, mais comme représentation d'un partage, elle sert de référence aux voisins et à tous ceux qui cherchent à affirmer une identité.

Joëlle Kuntz, Adieu à Terminus


Joëlle Kuntz, Adieu à Terminus

On parle frontière sans le savoir. On trace tout au long des phrases la limite entre ce que l'on veut dire et ce que l'on ne dit pas, entre ce qui est et ce qui n'est pas, ce qu'on voit et ce qui est caché. Le langage, décrivant, décryptant, déchiffrant ce qui est sensible à l'œil ou à l'intelligence, donne une forme définie aux choses qui sans lui seraient chaotiques. Une chaise n'est pas une casserole. On a nommé plaine ce qui n'est pas la montagne car il fallait une explication à la direction des eaux. Sans les cartes avec leurs lignes, leurs bornes, leurs chiffres, leur mille autres repères, l'espace serait incompréhensible.

Joëlle Kuntz, Adieu à Terminus

   
 
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