Textes de Denis De Rougemont
Aspects culturels de la coopération transfrontalière
Appelons culture non seulement l'ensemble des œuvres produites par une société à travers les âges, mais aussi l'ensemble des manières de sentir, de penser, de juger et de s'exprimer les plus communément pratiquées par les membres de cette société. Ou encore le système des valorisations religieuses, éthiques, esthétiques, juridiques et sociales qui caractérisent la société en question.
Appelons région le champ d'action mesurable d'un phénomène socio-économique, ethnique, culturel ou écologique, en liaison plus ou moins étroite avec une aire géographique qui variera d'ailleurs selon la nature du phénomène considéré et selon son évolution historique.
Les régions socio-économiques sont généralement constituées par un ensemble ou système de besoins et de ressources, de flux de biens et de services, d'urbanisation et de taux de croissance, qui ne saurait coïncider que par accident et temporairement avec un territoire délimité ne varietur par des frontières « naturelles » ou par des frontières administratives fixées en d'autres temps et circonstances selon des critères non économiques (militaires, politiques, linguistiques, prétendument historiques, etc.). Les régions ethniques, constituées par des populations de langues et de coutumes communes, sont liées d’une manière beaucoup plus stable dans le temps à des territoires bien plus précisément déterminés, mais il est rare qu'elles coïncident avec les frontières étatiques décidées au hasard des traités au XIXe et au XXe siècles. La plupart sont ou bien englobées (de gré ou de force) dans un Etat national beaucoup plus grand et qui entend effacer leurs limites traditionnelles, ou bien divisées d'une manière accidentelle (en vertu d'un mélange diplomatique d'hypocrisie et d'ignorance) par les frontières stato-nationales.
Message aux régionalistes
La Région seule nous permettra de « faire l'Europe », sur la base de ses réalités, et nous offrira seule les structures nécessaires à toute vraie participation.
Mais la Région doit naître comme poussent les blés, la vigne et les forêts: elle doit monter d'une terre, d'un peuple, d'une histoire, de leurs besoins et de leurs désirs, à la rencontre d'un appel qui vient de l'Europe et de l'humanité solidaire.
La Région ne saurait donc être imposée d'en haut, dictée et planifiée par les bureaux d'une métropole tentaculaire.
Elle ne saurait être octroyée de l'extérieur, mais seulement instaurée par l'essor de ses énergies créatrices.
Surtout, elle ne doit pas se donner pour objectif de saisir « une plus grande part du gâteau » étatique. Elle doit cuire son propre gâteau, et créer ses propres ressources, à sa manière et selon ses goûts, qui définissent ses vrais besoins.
La Région ne doit pas être imaginée comme un mini Etat-nation, qui aurait tous les inconvénients des grands, plus ceux de la petitesse physique. Il faut la concevoir, au contraire, comme la création d'une communauté sui generis, d'un milieu humain où l'on se sent heureux de vivre, de travailler et de ne rien faire, ce qui est sans doute le meilleur test d'un environnement de qualité.
Plutôt que de chercher à se rendre concurrentielle, elle doit chercher à se rendre utile, et son problème n'est pas d'exploiter le voisin mais de coopérer avec lui.
Panorama de la culture européenne de la Grèce antique à nos jours
Aux yeux de beaucoup d'Européens formés par les manuels scolaires et les stéréotypes qui les dominent, les contrastes entre Allemands et Français, Insulaires et Continentaux, Scandinaves et Grecs sont tels, quant aux modes de vie, aux confessions religieuses et aux formes politiques, qu'ils nous interdiraient de croire à l'existence d'une unité de culture, tout au moins d'une unité assez consistante pour servir de fondement à une éventuelle union politique. Sur quoi l’on peut observer:
10 que les différences de langue, de religion, de race, de coutumes et de niveau de vie entre Bretons et Languedociens, Frisons et Bavarois, Piémontais et Siciliens, ou encore entre pâtres catholiques de l'Appenzell et banquiers protestants de Genève n'ont pas empêché l'unification nationale de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, ou des cantons suisses - pas plus que cette unification, d'ailleurs, n'a supprimé ces différences, encore que les écoles d'Etat, dans les pays centralisés, s'y soient efforcés depuis un siècle.
20 Si pittoresques et voyants que soient les contrastes entre Suédois et Grecs, par exemple, il n'en reste pas moins qu'un Suédois lisant Kazantzakis, un Grec lisant Selma Lagerlöf, un Français et un Allemand lisant ces mêmes auteurs, y prendront à fort peu de chose près le même plaisir, parce qu'ils y reconnaîtront les mêmes passions, les mêmes espoirs et les mêmes doutes, les mêmes mythes ou la même foi dominant l'arrière-plan millénaire sur lequel se détachent l'idée de la personne, la lutte contre le destin, l'acceptation du temps et donc de l'histoire, l'affirmation de la dignité de l'homme, valeurs fondamentales et spécifiques de l'Europe.
Et cependant nos diversités sont si nombreuses et si jalousement entretenues qu'on peut y voir, précisément, comme une première définition de l'Europe. Rien de plus commun à tous les Européens que leur goût de différer les uns des autres, de se distinguer du voisin, de cultiver chacun sa singularité, jusqu'à y voir sa raison d'être. L'Européen ne serait-il pas cet homme étrange qui se manifeste comme Européen dans la mesure précise où il doute qu'il le soit, prétendant au contraire s'identifier soit avec l'homme universel, soit avec l'homme d'une seule nation du grand complexe continental, dont il révèle ainsi qu'il fait partie, par le seul fait qu'il le conteste?
Pourquoi des Régions?
Les Régions ne sont pas un problème scientifique d'abord, mais politique. Pas un problème logique, théorique, économétrique d'abord, mais un problème civique d'abord, social, psychologique, éthique avant toute chose.
La question n'est pas d'étudier une réalité donnée, telle qu'elle est, mais de construire une réalité habitable, telle que des hommes seuls peuvent la faire devenir.
Les Régions ne sont pas des objets à étudier mais à constituer. Elles sont potentiellement des objets de notre action, de notre volonté, et en tant que telles seulement, des objets de connaissance, comme l'a si bien montré Piaget par ses nombreuses analyses établissant que notre savoir, notre connaissance, ne proviennent ni des sens, ni de structures tombées du Ciel des Idées, mais des activités, de l'action de l'homme.
Dans ce sens, on peut dire qu'il n'y aura jamais de Région, que la Région ne sera jamais une réalité pour celui qui ne veut pas la faire; ou pour celui qui n'accepterait qu'on se soucie de la faire que si on lui prouvait d'abord qu'elle existe. Celui qui nie toute valeur « scientifique » à l'action de construire, nie la source même de tout savoir, de toute connaissance réelle.
On a pu se demander si la Région est un fait de Nature ou de Culture? (De géographie ou d'histoire? D'économie ou d'éthique? D'écologie ou de morale civique?) Je pense que la Région est un phénomène de Nature au sens actif du mot, qui est son sens étymologique : Natura = ce qui engendre, l'engendrante, ce qui fait naître, ce qui est à naître. (Du radical indo-européen gna indiquant naissance et du suffixe turus, devant être fait.) Disons que la Région relève de la nature naturante par opposition à la nature naturée.
Mais si elle dépend de la volonté humaine, il est décisif pour sa réalisation qu'on puisse expliquer avec efficacité ses raisons d'être, ou plutôt de devenir. « Avec efficacité » veut dire ici: en termes simples, non jargonnants, qui ne visent pas à épater les collègues, mais à convaincre les responsables de la cité, et avec eux le plus grand nombre possible de citoyens.
Les Régions seront, ou non, selon que leur raison d'être aura été exposée d'une manière active et convaincante, ou non. Persuader, convaincre, c'est le moment décisif dans toute action qui relève de la volonté humaine. C'est donc sur l'argumentation du problème régional que je voudrais centrer mes réflexions.
À la question Pourquoi des Régions? je vois d'abord deux types de réponses possibles:
– à partir des réalités locales qui exigent la Région;
– à partir de la crise mondiale qui exige la Région.
Ces deux types de réponses, partant du plus près et du plus loin, se rejoignent évidemment dans notre actualité la plus concrète. (…) Et j'y ajouterai un troisième type de réponses possibles, le principal sans doute:
– à partir de l'homme lui-même, de sa réalité morale, à partir de la dégradation de toute existence communautaire qu'il subit aujourd'hui, et qui appelle comme remède immédiat, structurel, la Région.
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