REGARDS PAR-DESSUS LA FRONTIÈRE  
 

Blaise Hofmann

Blaise Hofmann vit à Morges, il est licencié es Lettres de l'Université de Lausanne. En 2004, il publie à compte d'auteur Billet aller simple. Le manuscrit fut distingué préalablement par le prix Georges Nicole. Ce texte est repris en collection poche par les éditions de l'Aire. En 2008, il publie Estive qui sera sacré Prix Nicolas Bouvier du festival Etonnants voyageurs de St. Malo. Pendant le printemps et l'été 2008, il a animé un blog sur le site du quotidien 24Heures. Plusieurs ouvrages sont annoncés. Il est un des talents les plus prometteurs de la littérature romande.

Pour l'exposition Flux, Blaise Hofmann livre une nouvelle intitulée Man's land, voyage fictif à travers la mémoire d'un ancien garde-frontière, à découvrir dans la publication de l'exposition (éd. Infolio).


Blaise Hofmann, Man’s land

À vingt ans et des poussières, dans le bateau de 5h40 (certains chiffres ne s’oublient pas), j’étais le seul Suisse à embarquer tous les matins à Évian pour aller étudier chez moi, à Lausanne. À bord, la serveuse du bar à café nous connaissait tous par nos prénoms et s’inquiétait des absents. L’été, j’aimais voir le jour se lever depuis la plateforme arrière du bateau. Le ciel qui bleuit, les crêtes qui se dessinent lentement, les étoiles qui s’enfoncent dans la brume, les vibrations du moteur, les claquements du drapeau qui s'agite en poupe. Antoine appelait toutes les montagnes par leur nom. Il se réservait invariablement une place côté fenêtre, si possible dans le sens de la marche (il n'avait pas le pied lacustre). Le lundi, il nous tenait en haleine durant toute la traversée en nous détaillant ses randonnées du week-end. Albert, lui, était branché météo. Il estimait les vaguelettes, les moutons, les lames, l’écume, les déferlantes. Il scrutait le ciel. Bleu, la bise. Gros nuages sur Genève, le vent. Cumulus noirs sur le Jura, le joran. Daniel, c'était le sportif. Le nez plongé dans les colonnes du Dauphiné, il n'en sortait que pour partager avec enthousiasme les scores imprévus. Tous ensemble, nous ne manquions jamais de nous moquer des bureaucrates qui gagnaient au pas de charge le premier étage, la première classe, celle des fauteuils en cuir et des accoudoirs en chêne. Dans ce monde d'hommes, les filles n’étaient pas légion, mais sûr qu'on les choyait. Combien de fous rires de si bon matin? Combien d'engueulades aussi? Combien de débats enflammés? J'appelais cette petite communauté éphémère le troisième poumon de Lausanne. Trois klaxons, les quais d'Ouchy, la douane, ses vitres coulissantes et deux gardes-frontières qui contrôlaient, déjà à l’époque, selon l'humeur.

Blaise Hofmann, Man’s land


Un douzième des eaux du Léman se renouvelle chaque année. Imaginez qu’il en soit ainsi des mentalités.

Blaise Hofmann, Man’s land

   
 
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