Blaise Hofmann, Man’s land
À vingt ans et des poussières, dans le bateau de 5h40 (certains chiffres ne s’oublient pas),
j’étais le seul Suisse à embarquer tous les matins à Évian pour aller étudier chez moi,
à Lausanne. À bord, la serveuse du bar à café nous connaissait tous par nos prénoms et
s’inquiétait des absents.
L’été, j’aimais voir le jour se lever depuis la plateforme arrière du bateau.
Le ciel qui bleuit, les crêtes qui se dessinent lentement, les étoiles qui s’enfoncent dans la brume,
les vibrations du moteur, les claquements du drapeau qui s'agite en poupe. Antoine appelait toutes les montagnes par leur nom.
Il se réservait invariablement une place côté fenêtre,
si possible dans le sens de la marche (il n'avait pas le pied lacustre).
Le lundi, il nous tenait en haleine durant toute la traversée en nous détaillant ses randonnées du week-end.
Albert, lui, était branché météo.
Il estimait les vaguelettes, les moutons, les lames, l’écume, les déferlantes.
Il scrutait le ciel. Bleu, la bise. Gros nuages sur Genève, le vent.
Cumulus noirs sur le Jura, le joran. Daniel, c'était le sportif.
Le nez plongé dans les colonnes du Dauphiné, il n'en sortait que pour partager avec enthousiasme les scores imprévus.
Tous ensemble, nous ne manquions jamais de nous moquer des bureaucrates qui gagnaient au pas de charge le premier étage,
la première classe, celle des fauteuils en cuir et des accoudoirs en chêne.
Dans ce monde d'hommes, les filles n’étaient pas légion, mais sûr qu'on les choyait.
Combien de fous rires de si bon matin? Combien d'engueulades aussi? Combien de débats enflammés?
J'appelais cette petite communauté éphémère le troisième poumon de Lausanne.
Trois klaxons, les quais d'Ouchy, la douane, ses vitres coulissantes et deux gardes-frontières qui contrôlaient,
déjà à l’époque, selon l'humeur.
Blaise Hofmann, Man’s land
Un douzième des eaux du Léman se renouvelle chaque année. Imaginez qu’il en soit ainsi des mentalités.
Blaise Hofmann, Man’s land
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